Une nuit sous Paris

La plupart des gens l’ignorent, et pourtant 300 kilomètres de galeries souterraines s’étendent sous les pieds des parisiens, faisant de la capitale française une véritable « ville gruyère ». Les cataphiles en ont fait leur terrain de jeux : explorations, balades, fêtes… Petite virée nocturne à la découverte d’une pratique illégale.

Cuissardes, gants, sacs à dos, lampes à acétylène ou frontales, équipés des pieds à la tête, Syrus, Taka et Emi se tiennent au-dessus d’une plaque du cinquième arrondissement. Il est 22h00, les instructions sont claires : « ne te pose pas de questions, descends le plus vite possible pour ne pas attirer l’attention ». L’entrée et la sortie sont les étapes les plus délicates de l’excursion, surtout pour celui qui ouvre et ferme la plaque. Il faut être rapide et vigilant à la fois pour éviter la chute. L’un d’entre eux en a fait la malheureuse expérience il y a quelques mois. Résultat ? les deux talons cassés. Là, il réapprend juste à marcher.

Une communauté hétéroclite


À vingt mètres de profondeur, l’air glacé de décembre est loin maintenant. Bien en dessous des locaux techniques, parkings souterrains et couloirs du métro parisien, il fait au moins 15°C. L’air est humide mais contrairement aux idées reçues, aucune odeur d’égouts ne vient perturber la balade.
Après seulement quelques minutes d’exploration, nous croisons un premier groupe de cataphiles. C’est le moment pour moi de découvrir qui sont ces explorateurs urbains que les médias décrivent marginaux, gothiques, punks ou skinheads.

catacombes paris

Installé autour d’un apéro improvisé, le groupe de jeunes profite d’un instant de liberté. Ils ont entre 20 et 30 ans, parlent français, anglais, échangent fourchettes, réchauds, boîtes de raviolis. Bref, aucune messe noire à l’horizon !
Du plus calme au plus téméraire, ils descendent tous pour une raison différente : faire la fête, explorer les souterrains, chercher des sensations fortes, ouvrir de nouveaux passages. Ces accros des catacombes sont étudiants, commerçants, fonctionnaires. « Même Xavier Niel, le patron de Free, descend ! C’est un passionné des catacombes. Il a carrément une entrée privative ! ».

Un monde parallèle convivial et réglementé


Une partie des catacombes est accessible au public. Au tarif de dix euros, vous accédez à deux kilomètres de galeries souterraines par la place Denfert-Rochereau. Mais le musée officiel, dont les murs sont couverts d’ossements humains, n’offre qu’un faible aperçu des véritables carrières parisiennes.

catacombes officielles

Sous terre, les visiteurs laissent parler leur imagination : des chatières pour faciliter l’accès aux salles, des sculptures et des fresques pour décorer les lieux. Hélas, les murs sont aussi recouverts de tags plus ou moins esthétiques, mais ici chacun est libre de s’exprimer. « En bas, tout est permis. Par contre, interdiction de laisser traîner tes mégots ou tes bouteilles vides. C’est le principe numéro un ». Et tout le monde semble le respecter : les sous-sols sont impeccables ! Le principe numéro deux ? « Ne jamais dévoiler par quelle plaque tu es rentré ni l’itinéraire que tu comptes prendre, c’est le meilleur moyen pour attirer du monde ».

Sous terre, la discrétion est de mise. Chaque cataphile protège son identité par un pseudonyme et personne ne parle de son activité dans le civil. Pourtant, « les gens se saluent, sympathisent, échangent bières, cigarettes, gâteaux ! C’est un véritable paradoxe avec le monde extérieur ».

Une excursion pleine d’histoire


Comme nos trois guides, beaucoup sont attirés par l’Histoire que renferment les catacombes. Eux, ils la connaissent sur le bout des doigts et alimentent les visites de petits récits passionnants. De l’origine des carrières à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les souterrains parisiens ont été le théâtre de moments historiques dont les lieux gardent encore les traces. « Ici, c’est l’abri Faco. Quatre cents parisiens venaient s’y réfugier pendant les attaques aériennes de la Seconde Guerre Mondiale. Observe bien les lieux, tu comprendras pourquoi tout à l’heure ! ».

En effet, quelques kilomètres plus loin, nous visitons l’abri Feuillantines, plus connu sous le nom d’abri Laval. Chef du Gouvernement sous le régime de Vichy, Pierre Laval fait alors construire un abri antiaérien, réservé à sa famille et quelques privilégiés du gouvernement. Tout confort et bien plus grand que l’abri Faco, cet endroit illustre encore aujourd’hui les différences de traitement vécues pendant la guerre.

Entre les deux : le Bunker allemand, avec ses inscriptions de l’époque et ses toilettes chimiques, la Fontaine des Chartreux et la tombe de Philibert Aspairt. C’est le moment de faire une petite pause. Assis face à cette pierre tombale, nos guides reviennent sur la légende du portier du Val de Grâce, parfois interrompus par les vibrations du RER D : « il s’est perdu alors qu’il cherchait des bouteilles de Chartreuse. On l’a identifié onze ans plus tard grâce à son trousseau de clés. Depuis, on le surnomme le Saint Patron des Cataphiles ».

Interdit et prise de risques maîtrisés


Pendant les six heures de balade, les carrières offrent de nombreuses surprises. Des grandes salles et leurs quatre mètres de hauteur sous plafond aux minuscules chatières, je découvre des muscles dont j’ignorais encore l’existence. « Regarde toujours en haut et en bas en même temps. Quand tu te seras cogné la tête deux ou trois fois, tu y penseras ».

catacombes paris

En tant que touriste, surnom donné aux explorateurs novices, je dois avoir une confiance aveugle en mes guides. Sans leur expérience et leurs conseils précieux, et malgré le nom des rues sculpté dans la pierre, il est impossible de se repérer dans ce labyrinthe souterrain.

Au cours de l’excursion, les pauses sont obligatoires. Le parcours est fatigant, il fait chaud. Heureusement, mes accompagnateurs ont tout prévu : bouteilles d’eau, bonbons, gâteaux… Ces instants de repos nous permettent d’échanger anecdotes et conseils avisés : « surtout, ne descends jamais sans ton plan et sans ta carte d’identité ! Si tu te perds, ton téléphone ne te servira à rien ici. Et ta carte d’identité, si tu croises les cataflics, vaut mieux ne pas l’avoir oubliée ».

Mais apparemment, aucun risque pour moi de recevoir une amende de soixante euros ce soir. La rumeur raconte que les cataflics, ou Brigade Sportive de la Police Nationale, ne sortent pas le week-end et encore moins la nuit.

Signature-gus1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *